L’amortissement dérogatoire ne correspond à aucune usure. C’est une écriture purement fiscale, destinée à loger l’écart entre ce que la comptabilité constate et ce que le fisc autorise à déduire.
Qu’est-ce que l’amortissement dérogatoire ?
L’amortissement dérogatoire est la fraction d’amortissement qui excède la dépréciation économique du bien, comptabilisée uniquement pour bénéficier d’un avantage fiscal.
Il naît d’une divergence. Le plan comptable impose d’amortir un bien selon son rythme réel de consommation, généralement en amortissement linéaire. Le droit fiscal autorise parfois une déduction plus rapide, par exemple en amortissement dégressif. Ces deux logiques poursuivent des buts différents et ne coïncident pas.
Sans mécanisme correcteur, l’entreprise devrait choisir entre une comptabilité fidèle et un avantage fiscal. L’amortissement dérogatoire résout ce conflit en enregistrant séparément le supplément fiscal, sans polluer l’amortissement économique.
La formule
Amortissement dérogatoire = amortissement fiscalement admis − amortissement comptable
Quand la différence est positive, l’entreprise passe une dotation. Quand elle est négative, elle passe une reprise. Sur la durée totale, les dotations et les reprises s’annulent exactement, ce qui est la propriété centrale du mécanisme.
| Élément | Ce que recouvre l’amortissement dérogatoire |
|---|---|
| Nature | Écriture fiscale, sans contrepartie économique |
| Où il figure | Au passif du bilan, en provisions réglementées |
| Compte de bilan | 145, amortissements dérogatoires |
| Compte de dotation | 68725, dotations aux amortissements dérogatoires |
| Compte de reprise | 78725, reprises sur amortissements dérogatoires |
| Caractère | Facultatif, c’est une option de l’entreprise |
| Effet total sur la durée | Nul, les dotations égalent les reprises |
Une provision réglementée, pas un amortissement
Malgré son nom, l’amortissement dérogatoire ne figure pas à l’actif en diminution de la valeur du bien. Il se loge au passif, parmi les provisions réglementées, à l’intérieur des capitaux propres.
Cette localisation a une conséquence directe. Comme il gonfle les capitaux propres, il augmente les ressources durables de l’entreprise, donc son fonds de roulement. L’effet est purement comptable et se résorbera, mais il modifie la lecture du bilan pendant plusieurs exercices.
La valeur nette de l’actif immobilisé, elle, reste calculée sur le seul amortissement économique. Le bien apparaît au bilan pour ce qu’il vaut réellement, ce qui est précisément l’objectif du dispositif.
Dans quels cas il s’utilise
Trois situations produisent un écart entre le fiscal et le comptable.
Le recours au mode dégressif
C’est le cas le plus courant. L’entreprise amortit comptablement en linéaire, parce que le bien se consomme régulièrement, mais applique fiscalement le mode dégressif autorisé pour certains biens d’équipement. L’écart des premières années donne des dotations, celui des dernières années donne des reprises.
Les amortissements exceptionnels
Certains dispositifs fiscaux autorisent un amortissement accéléré sur douze ou vingt-quatre mois pour des catégories d’investissements ciblées. La durée réelle d’utilisation du bien étant beaucoup plus longue, l’écart avec l’amortissement comptable est considérable la première année.
La divergence de durée
Une entreprise peut retenir une durée d’utilisation comptable plus longue que la durée d’usage admise par l’administration. Une machine amortie sur huit ans en comptabilité, alors que l’usage fiscal en admet cinq, engendre un dérogatoire sur les cinq premières années puis des reprises sur les trois suivantes.
Les petites entreprises disposent d’une simplification qui leur permet d’aligner la durée comptable sur la durée d’usage fiscale. Elles évitent alors purement et simplement ce troisième cas, et n’ont de dérogatoire à constater que si elles optent pour un mode fiscal accéléré.
| Origine de l’écart | Amortissement comptable | Amortissement fiscal | Dérogatoire |
|---|---|---|---|
| Mode dégressif fiscal | Linéaire | Dégressif | Oui, sur toute la durée |
| Amortissement exceptionnel | Sur la durée réelle | Sur 12 ou 24 mois | Oui, très marqué au départ |
| Durée comptable plus longue | Sur la durée d’utilisation | Sur la durée d’usage | Oui, sauf simplification PME |
| Durées et modes identiques | Linéaire | Linéaire | Aucun |
Un calcul complet, chiffré
Une entreprise acquiert une machine-outil pour 60 000 euros hors taxes, mise en service le 1er janvier. Elle l’amortit comptablement en linéaire sur cinq ans, et retient fiscalement le mode dégressif, dont le coefficient applicable à cette durée est de 1,75.
Le taux linéaire ressort à 20 %, le taux dégressif à 35 %. Le mode dégressif bascule en linéaire sur la durée résiduelle dès que celui-ci devient plus favorable, ce qui survient ici à partir de la quatrième année.
| Année | Amortissement fiscal | Amortissement comptable | Écart | Écriture |
|---|---|---|---|---|
| 1 | 21 000 € | 12 000 € | + 9 000 € | Dotation |
| 2 | 13 650 € | 12 000 € | + 1 650 € | Dotation |
| 3 | 8 872,50 € | 12 000 € | − 3 127,50 € | Reprise |
| 4 | 8 238,75 € | 12 000 € | − 3 761,25 € | Reprise |
| 5 | 8 238,75 € | 12 000 € | − 3 761,25 € | Reprise |
| Total | 60 000 € | 60 000 € | 0 € | Équilibre |
Les deux colonnes d’amortissement totalisent le même montant, puisqu’un bien ne peut être amorti qu’une fois pour sa valeur d’acquisition. Seul le rythme diffère.
Le solde du compte 145 au fil des exercices
La provision se constitue les deux premières années, puis se résorbe.
| Fin d’année | Mouvement | Solde du compte 145 |
|---|---|---|
| 1 | + 9 000 € | 9 000 € |
| 2 | + 1 650 € | 10 650 € |
| 3 | − 3 127,50 € | 7 522,50 € |
| 4 | − 3 761,25 € | 3 761,25 € |
| 5 | − 3 761,25 € | 0 € |
Le retour à zéro n’est pas un hasard mais une obligation : une provision réglementée qui subsisterait après l’amortissement complet du bien signalerait une erreur de suivi.
Dérogatoire, dégressif, exceptionnel : ne pas confondre
Ces trois termes reviennent ensemble et désignent des choses différentes, ce qui explique une bonne part des confusions sur le sujet.
Le dégressif et l’exceptionnel sont des modes de calcul : ils déterminent le rythme auquel un bien s’amortit. Le dérogatoire n’est pas un mode de calcul, c’est une écriture d’ajustement qui enregistre l’écart produit par ces modes.
Autrement dit, on ne choisit jamais d’amortir un bien « en dérogatoire ». On choisit un mode fiscal, on constate un mode comptable, et le dérogatoire est ce qui reste entre les deux. Le mécanisme général des modes de calcul est repris dans l’article sur l’amortissement comptable.
| Notion | Nature | Où elle apparaît | Décidée par |
|---|---|---|---|
| Amortissement linéaire | Mode de calcul | À l’actif, en diminution du bien | La consommation réelle du bien |
| Amortissement dégressif | Mode de calcul | Dans le tableau fiscal | Une option fiscale sur biens éligibles |
| Amortissement exceptionnel | Mode de calcul | Dans le tableau fiscal | Un dispositif fiscal ciblé |
| Amortissement dérogatoire | Écriture d’ajustement | Au passif, en provisions réglementées | L’écart entre les deux tableaux |
Une conséquence pratique découle de cette distinction. Si l’entreprise retient le même mode et la même durée en comptabilité et en fiscalité, aucun dérogatoire n’existe, même si elle amortit en dégressif. Le dérogatoire naît de la divergence, pas du mode retenu.
À l’inverse, un écart peut apparaître sans qu’aucun mode accéléré ne soit utilisé, par simple différence de durée entre l’utilisation réelle et l’usage fiscalement admis. C’est ce que montre le bilan comptable quand les provisions réglementées figurent au passif d’une entreprise qui n’a pourtant opté pour aucun régime particulier.
Comment le comptabiliser
L’écriture de dotation
Les années où le fiscal dépasse le comptable, l’entreprise débite le compte 68725, dotations aux amortissements dérogatoires, et crédite le compte 145, amortissements dérogatoires.
Pour la première année de l’exemple, l’écriture porte sur 9 000 euros. Elle s’ajoute à la dotation d’amortissement économique de 12 000 euros, passée séparément au débit du compte 6811 et au crédit du compte d’amortissement de l’immobilisation.
L’écriture de reprise
Les années où le comptable dépasse le fiscal, l’entreprise débite le compte 145 et crédite le compte 78725, reprises sur amortissements dérogatoires.
La troisième année, la reprise s’élève à 3 127,50 euros. Elle constitue un produit, donc elle augmente le résultat comptable de l’exercice.
| Sens | Compte débité | Compte crédité | Effet sur le résultat |
|---|---|---|---|
| Dotation | 68725 | 145 | Diminue le résultat |
| Reprise | 145 | 78725 | Augmente le résultat |
Un classement en exceptionnel
Ces deux comptes appartiennent aux charges et produits exceptionnels, et non au résultat d’exploitation. Le classement n’est pas anodin : il isole une écriture d’origine fiscale du résultat qui mesure la performance de l’activité.
Un lecteur du compte de résultat peut ainsi neutraliser ces montants pour apprécier la rentabilité réelle. C’est d’ailleurs ce que font les analystes financiers, qui retraitent systématiquement les provisions réglementées.
Quel est l’avantage réel
Un décalage, pas une économie
Le point est souvent mal compris. L’amortissement dérogatoire ne réduit pas l’impôt total payé sur la durée de vie du bien. Il en déplace une partie vers les exercices suivants.
Avec un taux d’impôt sur les sociétés de 25 %, la dotation de 9 000 euros de la première année allège l’impôt de 2 250 euros. Mais la reprise de 3 127,50 euros de la troisième année l’alourdit de 781,88 euros, et ainsi de suite jusqu’à la compensation intégrale.
| Année | Écart | Effet sur l’impôt à 25 % | Effet cumulé |
|---|---|---|---|
| 1 | + 9 000 € | − 2 250 € | − 2 250 € |
| 2 | + 1 650 € | − 412,50 € | − 2 662,50 € |
| 3 | − 3 127,50 € | + 781,88 € | − 1 880,62 € |
| 4 | − 3 761,25 € | + 940,31 € | − 940,31 € |
| 5 | − 3 761,25 € | + 940,31 € | 0 € |
Pourquoi le pratiquer malgré tout
L’intérêt est un intérêt de trésorerie. Payer moins d’impôt aujourd’hui et davantage dans trois ans revient à disposer gratuitement d’une somme pendant cette durée, ce qui vaut mieux que l’inverse pour une entreprise qui investit.
L’avantage se renforce quand les investissements se succèdent. Une entreprise qui renouvelle régulièrement son parc voit les dotations des nouveaux biens compenser les reprises des anciens, et maintient ainsi un décalage permanent.
Quand s’en abstenir
L’option est facultative, et elle n’est pas toujours pertinente. Une entreprise déficitaire n’a pas d’impôt à décaler, et creuserait un déficit sans contrepartie immédiate. Une entreprise qui prépare une cession a intérêt à présenter des capitaux propres lisibles plutôt qu’une provision réglementée que l’acquéreur retraitera de toute façon.
Le suivi représente aussi une charge administrative réelle : chaque bien concerné exige un double tableau d’amortissement, tenu sur toute la durée. Sur un parc d’une centaine d’immobilisations, la contrainte devient significative.
Les points de vigilance
La cession du bien avant la fin
Quand un bien est cédé ou mis au rebut avant d’être totalement amorti, le solde du compte 145 qui lui est rattaché doit être repris intégralement sur l’exercice de sortie.
Cette reprise constitue un produit exceptionnel qui vient s’ajouter au résultat de cession. Une entreprise qui revend une machine au bout de deux ans, avec un solde dérogatoire de 10 650 euros, doit donc anticiper ce produit dans son calcul de plus-value.
L’obligation d’information
Les provisions réglementées font partie des informations à porter dans l’annexe des comptes annuels, avec le détail des mouvements de l’exercice. Un tableau distinguant les soldes d’ouverture, les dotations, les reprises et les soldes de clôture répond à cette exigence.
Le montant se reporte également sur les tableaux de la liasse fiscale, où les provisions réglementées disposent de lignes dédiées.
Le suivi bien par bien
Le compte 145 est global, mais le suivi doit rester analytique. Sans un tableau par immobilisation, il devient impossible de savoir quelle part du solde correspond à quel bien, donc de passer la bonne reprise lors d’une cession.
C’est l’erreur la plus fréquente et la plus difficile à rattraper, parce qu’elle ne se voit qu’au moment où il est trop tard pour reconstituer l’historique.
| Erreur | Conséquence | Correction |
|---|---|---|
| Croire à une économie d’impôt définitive | Prévision de trésorerie faussée sur les exercices suivants | Modéliser les reprises dès la première dotation |
| Comptabiliser à l’actif au lieu du passif | La valeur nette du bien est erronée au bilan | Utiliser le compte 145, en provisions réglementées |
| Oublier les reprises des dernières années | Un solde subsiste après amortissement complet | Tenir le tableau sur toute la durée dès l’origine |
| Ne pas reprendre le solde lors d’une cession | Provision orpheline et résultat de cession faux | Solder le compte à la sortie du bien |
| Suivre le compte 145 globalement | Impossible d’imputer une reprise au bon bien | Tenir un tableau par immobilisation |
| Pratiquer l’option en situation déficitaire | Creuse le déficit sans gain de trésorerie | Renoncer à l’option ces exercices-là |
Une septième erreur mérite d’être isolée : appliquer le dérogatoire par habitude, sans vérifier chaque année qu’il reste pertinent. L’option se décide exercice par exercice et bien par bien. Une entreprise qui bascule en déficit peut renoncer aux nouvelles dotations tout en poursuivant les reprises des biens déjà engagés.
Amortissement dérogatoire et Djaboo : ce que l’outil permet
Djaboo est un logiciel de gestion tout-en-un pour TPE et PME. Son module de comptabilité tient un plan de comptes, des écritures de journal, un rapprochement bancaire et des budgets, et produit un bilan ainsi qu’un compte de résultat, avec une comparaison face à l’année précédente et un affichage détaillé par sous-comptes. Le plan comptable livré comporte les comptes d’immobilisations corporelles, incorporelles et financières, les amortissements cumulés, les dotations aux amortissements et le résultat de cession d’immobilisation.
Une écriture de dotation ou de reprise dérogatoire peut donc s’y passer, à condition de créer au préalable les comptes correspondants, car le plan livré par défaut ne comporte ni provisions réglementées ni comptes 68725 et 78725. Le plan de comptes est modifiable et importable, cette création ne pose pas de difficulté technique.
Trois limites doivent être dites clairement. Djaboo ne comporte pas de module de gestion des immobilisations : aucune fiche d’immobilisation, aucun plan d’amortissement calculé automatiquement, donc aucun calcul de l’écart entre le fiscal et le comptable. Le double tableau reste à tenir dans un tableur ou chez l’expert-comptable, et les écritures se saisissent à la main. Enfin, l’outil ne produit pas l’annexe des comptes annuels, où ces provisions doivent être détaillées.
Ce qu’il apporte se situe donc en amont et autour : conserver la facture d’achat, l’enregistrer au bon compte d’immobilisation, et disposer d’un bilan qui fait apparaître les capitaux propres où la provision se loge.
Ce qu’il faut retenir en 2026
L’amortissement dérogatoire est la différence entre l’amortissement que le fisc autorise et celui que la comptabilité constate. Il se loge au passif, en provisions réglementées, et s’annule intégralement sur la durée de vie du bien.
Son intérêt n’est pas de réduire l’impôt mais de le décaler, ce qui vaut un gain de trésorerie proportionnel au décalage obtenu. Cet intérêt disparaît en situation déficitaire, et se retourne en charge administrative quand le parc d’immobilisations devient nombreux.
La règle pratique tient en une phrase : ne pratiquer l’option que sur les biens où l’écart est significatif, et tenir dès le premier jour le tableau qui permettra de passer les reprises et de solder le compte en cas de cession.













