Le point d’avancement disait que tout allait bien. Trois semaines plus tard, le projet avait deux mois de retard et personne n’avait menti.
Ce qu’est le suivi de projet, et ce qu’il n’est pas
Suivre un projet consiste à savoir, à tout moment, où il en est réellement par rapport à ce qui était prévu. Pas où les gens pensent qu’il en est, pas où ils espèrent qu’il en sera vendredi, mais où il en est. Cette nuance paraît théorique tant que rien ne dérape. Elle devient brutale le jour où l’écart entre les deux se révèle d’un coup.
Le suivi n’est pas le reporting. Le reporting consiste à mettre en forme une information pour quelqu’un d’autre : un client, une direction, un comité. C’est une activité de communication, utile et légitime, mais qui arrive après. Le suivi, lui, est une activité d’observation, faite pour soi, et qui n’a pas besoin d’être présentable. Confondre les deux produit une pathologie précise : on ne regarde le projet que lorsqu’il faut en parler, et l’on découvre l’état réel en préparant la réunion.
Le suivi n’est pas non plus la gestion de projet dans son ensemble. Cadrer, découper, estimer, arbitrer sont des activités distinctes, qui interviennent pour l’essentiel avant que le travail commence. Le suivi est ce qui reste une fois que tout est lancé, et c’est la partie la moins glamour : elle consiste à regarder régulièrement des choses ennuyeuses. Elle est aussi la seule qui permette de corriger pendant qu’il est encore temps, ce qui en fait le maillon décisif de toute démarche de conduite de projet.
Enfin, le suivi n’est pas un document. C’est un geste répété. Un tableau de suivi parfaitement conçu mais ouvert une fois par mois ne suit rien : il archive. Un fichier sommaire regardé tous les lundis suit beaucoup mieux. La qualité du suivi tient davantage à sa fréquence qu’à sa sophistication, ce qui est une bonne nouvelle pour les structures qui n’ont ni chef de projet dédié ni temps à consacrer à des outils lourds.
Le distinguer de la revue de projet et du comité de pilotage
Trois choses portent des noms voisins et sont régulièrement confondues, alors qu’elles n’ont ni la même fréquence, ni le même contenu, ni les mêmes conséquences.
Le comité de pilotage est une instance. Il réunit ceux qui ont le pouvoir de décider : engager du budget supplémentaire, décaler une date de livraison, retirer du périmètre. Il se tient rarement, il produit des décisions, et il ne sert à rien si personne autour de la table n’a le pouvoir d’arbitrer. La revue de projet est un rendez-vous de travail : on y réestime ce qui reste à faire, à la lumière de ce qui a déjà été fait, et l’on y met à jour les prévisions. Elle produit des estimations révisées, pas des décisions d’engagement.
Le suivi, lui, n’est ni une instance ni un rendez-vous. C’est ce qui se passe entre les deux. Il est continu, il se fait seul, et il ne produit aucun document destiné à autrui. Sa fonction est d’alimenter les deux autres en faits vérifiables, pour que la revue réestime sur des données réelles et que le comité arbitre sur des faits plutôt que sur des impressions.
| Dispositif | Fréquence | Ce qu’il produit | Ce qu’il déclenche |
|---|---|---|---|
| Suivi continu | Chaque semaine, en solitaire | Un constat factuel sur l’écart entre le prévu et le réel | Une relance, une question posée, une alerte remontée |
| Revue de projet | Toutes les deux à quatre semaines, en équipe | Des estimations révisées sur le reste à faire | Une replanification, un redécoupage des tâches |
| Comité de pilotage | Aux jalons, avec les décideurs | Des décisions engageantes | Un arbitrage sur le budget, la date ou le périmètre |
La confusion la plus coûteuse consiste à croire que tenir un comité de pilotage mensuel équivaut à suivre le projet. Un comité mensuel donne douze photographies par an. Entre deux photographies, personne ne regarde, et l’écart s’installe tranquillement. Le comité découvre alors un écart déjà constitué, sur lequel il ne peut plus faire grand-chose d’autre que constater.
Pourquoi un pourcentage d’avancement déclaré ne veut presque rien dire
Demandez à quelqu’un où il en est, il vous répondra par un pourcentage. Soixante-dix pour cent. Ce nombre a l’apparence d’une mesure, il n’en est pas une. Il est produit par une personne qui évalue son propre travail, sans référentiel, et qui répond à une question posée dans un contexte social où annoncer du retard est désagréable.
Le mécanisme est bien connu de quiconque a piloté un projet. Un développement annoncé à quatre-vingts pour cent y reste plusieurs semaines. Ce n’est pas de la mauvaise foi : la personne a effectivement fait l’essentiel de ce qu’elle avait en tête, et ce qui reste, les cas particuliers, les corrections, les allers-retours, occupe un temps qu’elle n’avait pas anticipé. Le pourcentage mesure ce qui a été traité par rapport à ce qui était imaginé au départ, pas par rapport à ce qui reste réellement.
Il y a un problème plus profond que l’optimisme. Un pourcentage déclaré est une donnée produite spécialement pour le suivi. Elle n’existe nulle part ailleurs, personne ne s’en sert pour travailler, et rien ne vient la contredire. Toute donnée fabriquée uniquement pour rassurer un tiers finit par converger vers ce que ce tiers a envie d’entendre, sans que personne n’ait à mentir.
La question utile n’est donc pas de savoir comment obtenir des pourcentages plus honnêtes, mais de savoir quelles données existent déjà, produites pour d’autres raisons, et qui ne peuvent pas être arrangées.
Les quatre données qui se suivent sans effort de saisie
Une donnée de suivi solide a une propriété simple : elle est produite par le travail lui-même, pas par le fait de rendre compte du travail. Quatre données répondent à ce critère dans à peu près toutes les structures.
Les dates réelles des tâches
Une tâche a une date de début prévue et une date d’échéance. Ces dates ont été saisies pour organiser le travail, pas pour le reporting. Quand la date de début est passée et que la tâche n’a pas démarré, c’est un fait. Quand l’échéance approche et que le statut n’a pas bougé, c’est un fait. Aucune interprétation n’est nécessaire, et personne n’a besoin d’être interrogé.
Le statut des tâches
Le passage d’une tâche d’un statut à un autre est un geste que les gens font pour eux, parce qu’il structure leur propre travail. Il est donc relativement fiable. Ce que le statut ne dit pas, c’est la proportion de travail restante : une tâche en cours depuis ce matin et une tâche en cours depuis trois semaines portent le même statut. Le statut est un signal binaire utile, pas une mesure de progression.
Les heures réellement pointées
C’est la donnée la plus intéressante, et la plus sous-utilisée. Quand quelqu’un enregistre le temps passé sur une tâche, il produit un nombre qui existe indépendamment du reporting, souvent parce qu’il sert à la facturation. Ce nombre est difficile à arranger, parce qu’il est vérifié ailleurs. Encore faut-il que le pointage soit réellement tenu, ce qui suppose de l’avoir installé comme une habitude plutôt que comme un contrôle, condition détaillée dans les pratiques de suivi du temps.
Les échéances des jalons
Un jalon est daté et son franchissement est binaire : il est acquis ou il ne l’est pas. Il n’y a pas de jalon à soixante pour cent. C’est la seule donnée de suivi qui résiste totalement à l’appréciation, à condition d’avoir écrit à l’avance un critère de franchissement vérifiable, comme le demande un travail sérieux sur les jalons de projet.
| Donnée | Ce qu’elle révèle | Sa limite |
|---|---|---|
| Dates réelles des tâches | Les démarrages qui n’ont pas eu lieu et les échéances qui approchent sans progression | Ne dit rien de la charge restante sur une tâche déjà commencée |
| Statut des tâches | Ce qui est terminé, ce qui est engagé, ce qui n’a pas bougé | Ne distingue pas une tâche commencée ce matin d’une tâche presque finie |
| Heures pointées | La consommation réelle d’effort, comparable à l’estimation | Ne vaut que si le pointage est tenu régulièrement par tous |
| Échéances des jalons | Le franchissement, sans nuance possible | Ne sert que si un critère de franchissement a été écrit avant |
Heures estimées contre heures pointées : l’écart qui parle
Le rapprochement entre ce qui était estimé et ce qui a été consommé est le meilleur indicateur de suivi accessible à une petite structure. Il ne demande aucun outil supplémentaire dès lors que les heures sont pointées, et il produit un signal qu’aucun pourcentage déclaré ne peut égaler.
Le principe est direct. Pour une tâche estimée à vingt heures et sur laquelle dix-huit heures ont été pointées, deux lectures sont possibles selon son statut. Si elle est terminée, l’estimation était bonne. Si elle est encore en cours, le problème est déjà là : il reste du travail et l’enveloppe est presque épuisée. Le même nombre d’heures raconte deux histoires opposées, et c’est le croisement avec le statut qui tranche.
| Tâche | Heures estimées | Heures pointées | Écart | Statut |
|---|---|---|---|---|
| Cadrage du besoin | 12 | 14 | +17 % | Terminée |
| Maquettes | 20 | 19 | -5 % | Terminée |
| Développement du socle | 60 | 58 | -3 % | En cours |
| Intégration du module de facturation | 30 | 44 | +47 % | En cours |
| Reprise des données | 16 | 2 | -88 % | Non démarrée |
| Recette et corrections | 25 | 0 | -100 % | Non démarrée |
Ce tableau se lit en quelques secondes et dit trois choses qu’aucun point d’avancement n’aurait dites. Le développement du socle a consommé presque toute son enveloppe et n’est pas terminé : c’est le point chaud. L’intégration du module de facturation a déjà dépassé son estimation de moitié et continue : l’estimation initiale était fausse, il faut la refaire plutôt qu’espérer. La reprise des données affiche deux heures alors qu’elle n’est pas démarrée, ce qui signale probablement du temps pointé au mauvais endroit, et mérite une question plutôt qu’une conclusion.
Aucune de ces trois observations ne demande d’interroger qui que ce soit. Elles sortent de données déjà présentes. La discussion avec l’équipe vient après, et elle commence sur des faits plutôt que sur des impressions, ce qui change complètement le ton de la conversation.
Et si personne ne pointe ses heures ?
C’est la situation la plus courante dans les structures qui n’ont jamais facturé au temps passé, et elle ne condamne pas le suivi. Elle en réduit la précision, pas la possibilité. Deux substituts fonctionnent, à condition de savoir ce qu’ils valent.
Le premier consiste à compter les jours écoulés plutôt que les heures consommées. Une tâche estimée à cinq jours et ouverte depuis douze jours calendaires n’a pas forcément consommé douze jours de travail, mais elle occupe une place dans le planning depuis plus du double du temps prévu. Ce n’est pas une mesure d’effort, c’est une mesure d’encombrement, et l’encombrement suffit à repérer ce qui coince. Le second consiste à compter les tâches plutôt que le temps : sur un lot de vingt tâches, savoir que six sont terminées et que le lot devait être fini cette semaine est une information exploitable, même grossière.
Ces deux substituts partagent le même défaut : ils traitent toutes les tâches comme équivalentes, alors qu’une tâche peut en valoir dix. Ils se trompent donc dès que le lot est hétérogène. Ils restent malgré tout supérieurs à un pourcentage déclaré, pour une raison de nature : ils reposent sur des faits que personne n’a produits pour rassurer qui que ce soit.
Si vous envisagez d’installer le pointage, un point d’organisation détermine à peu près tout le reste. Un pointage présenté comme un contrôle de productivité sera renseigné à contrecoeur, en fin de semaine, de mémoire, et produira des données inutilisables. Un pointage présenté comme l’instrument qui permet de renégocier un forfait sous-estimé et de mieux chiffrer les devis suivants a une chance d’être tenu. La différence n’est pas cosmétique : elle décide de la qualité de toutes les données de suivi des années à venir.
Les tâches en retard et jamais commencées, le signal le moins cher
Il existe un signal encore plus économique que la comparaison des heures, parce qu’il ne demande même pas que le temps soit pointé. Il consiste à filtrer, chaque semaine, deux catégories de tâches.
La première catégorie regroupe les tâches dont la date de début prévue est passée alors qu’elles n’ont pas démarré. Une tâche qui devait commencer lundi et qui, jeudi, est toujours au statut initial pose une question simple : personne n’a commencé, et personne n’a signalé que personne n’avait commencé. La cause est parfois anodine, un décalage assumé, parfois révélatrice, la personne prévue est absorbée ailleurs ou attend une information qui n’arrive pas.
La seconde catégorie regroupe les tâches dont l’échéance approche alors que le statut n’a pas progressé. Une tâche qui doit être livrée dans trois jours et qui n’est toujours pas engagée ne sera pas livrée dans trois jours. C’est arithmétique, cela se voit sans discussion, et cela se voit avant l’échéance, ce qui laisse le temps d’agir.
Ces deux filtres partagent une propriété précieuse : ils détectent des problèmes avant qu’ils ne deviennent des retards constatés. Une tâche qui n’a pas démarré n’est pas encore en retard, elle est en train de le devenir. C’est exactement la fenêtre pendant laquelle une action coûte peu, et c’est aussi la fenêtre qu’un point mensuel manque systématiquement.
Quand ces deux filtres remontent régulièrement les mêmes personnes plutôt que les mêmes projets, le problème n’est pas dans le planning mais dans la charge : quelqu’un est engagé sur plus de travail qu’il ne peut en absorber, ce qui relève d’un arbitrage sur le plan de charge plutôt que d’une relance.
À quelle fréquence regarder quoi
Toutes les données ne demandent pas le même rythme, et vouloir tout regarder chaque semaine décourage rapidement. La bonne pratique consiste à distinguer trois cadences.
Chaque semaine, on regarde les deux filtres de tâches décrits plus haut. C’est rapide, cela ne demande aucune préparation, et c’est ce qui permet de réagir dans la fenêtre utile. Ce rendez-vous avec soi-même prend un quart d’heure sur un projet de taille moyenne et n’implique personne d’autre.
Toutes les deux à quatre semaines, on rapproche les heures estimées et les heures pointées. Ce rapprochement n’a pas de sens en hebdomadaire, parce que l’écart met du temps à devenir significatif, mais il perd tout intérêt s’il n’est fait qu’en fin de projet, quand le dépassement est acquis.
À chaque jalon, on vérifie le franchissement, et uniquement lui. Un jalon se contrôle sur son critère écrit, pas sur une impression générale de progression. C’est le moment où l’on décide de continuer, de corriger ou d’arrêter, et c’est le seul moment où cette question se pose vraiment.
| Ce que l’on regarde | À quelle fréquence | Temps nécessaire | Ce que cela permet |
|---|---|---|---|
| Tâches non démarrées et échéances proches | Chaque semaine | Un quart d’heure, seul | Agir avant que le retard soit constitué |
| Heures estimées contre heures pointées | Toutes les deux à quatre semaines | Une demi-heure | Corriger une estimation fausse avant la fin |
| Franchissement des jalons | À chaque jalon | Le temps de la vérification du critère | Décider de continuer, corriger ou arrêter |
| Charge par personne, tous projets confondus | Chaque mois | Une heure | Repérer les surengagements structurels |
Ce qui doit déclencher une alerte immédiate
Le suivi hebdomadaire produit des observations, dont beaucoup n’appellent aucune action urgente. Distinguer ce qui doit déclencher une réaction de ce qui peut attendre relève de la même logique que la gestion des risques projet, à ceci près qu’on ne parle plus ici d’événements incertains mais d’écarts déjà constatés. Il existe cependant des situations où attendre le prochain point coûte cher, et il vaut la peine de les avoir identifiées à l’avance pour ne pas avoir à en juger dans l’instant.
Une tâche sur le chemin d’un jalon proche qui n’a pas démarré alors qu’elle aurait dû est une alerte immédiate. Le jalon a une date, cette date ne bouge pas toute seule, et chaque jour perdu se paie à la fin. Une estimation dépassée alors que la tâche est loin d’être finie en est une autre : ce n’est pas un dérapage, c’est le signe que l’estimation était fausse, et la suite du planning repose probablement sur la même erreur.
L’attente d’un tiers qui dure au-delà de ce qui était prévu mérite également une réaction immédiate, parce que c’est la seule catégorie de retard sur laquelle une relance change quelque chose. Enfin, une tâche qui change de responsable en cours de route sans que personne ne l’ait décidé signale que le travail se réorganise en dehors du planning, ce qui rend le planning progressivement faux.
| Situation | Seuil de déclenchement | Action |
|---|---|---|
| Tâche non démarrée sur le chemin d’un jalon | Dès le premier constat | Appeler la personne concernée le jour même |
| Estimation dépassée, tâche loin d’être finie | Dépassement de l’enveloppe avec du reste à faire | Réestimer la tâche et les tâches similaires qui suivent |
| Attente d’un tiers | Au-delà du délai annoncé | Relancer par écrit, en rappelant l’impact sur la date |
| Changement de responsable non décidé | Dès qu’il est constaté | Mettre à jour l’affectation et vérifier la charge des deux personnes |
| Tâche en cours depuis longtemps sans progression | Trois relevés hebdomadaires identiques | Découper la tâche, elle est probablement trop grosse |
| Écart entre le discours et les données | Dès la première contradiction | Poser la question directement, sans attendre la revue |
Qui suit quoi, et pourquoi ce n’est pas au dirigeant de tout regarder
Dans une petite structure, le réflexe consiste à faire remonter tout le suivi au dirigeant. C’est une erreur d’organisation, pour deux raisons.
La première est mécanique. Le dirigeant est la personne la plus interrompue de l’entreprise. Lui confier un geste qui doit être fait chaque semaine, sans exception, revient à confier ce geste à l’agenda le plus fragile qui soit. Le suivi saute une semaine, puis deux, et l’on se retrouve avec un mois sans regard.
La seconde tient à la nature de l’information. Le suivi hebdomadaire consiste à repérer des anomalies de détail : une tâche qui n’a pas démarré, une échéance qui approche. Ces observations demandent de connaître le contenu réel du travail pour distinguer ce qui est normal de ce qui ne l’est pas. Une personne qui pilote le projet au quotidien fait ce tri en quelques secondes. Une personne qui découvre la liste passe un temps considérable et se trompe souvent.
La répartition qui fonctionne attribue le suivi continu à celui qui pilote le projet, la revue périodique à l’équipe, et l’arbitrage au dirigeant. Ce dernier n’a pas besoin de voir toutes les tâches en retard : il a besoin de voir celles qui menacent une date d’engagement client, et de les voir tôt. C’est précisément ce qu’un comité de pilotage doit recevoir, sous une forme déjà filtrée.
Un point mérite d’être dit clairement, parce qu’il détermine tout le reste : la personne qui tient le suivi ne doit pas estimer à la place des autres. Son rôle est de constater des écarts et de poser des questions. Le jour où elle commence à corriger elle-même les avancements parce qu’elle trouve les déclarations optimistes, le suivi devient son opinion contre celle de l’équipe, et plus personne ne s’appuie dessus.
Un cas concret : un projet déclaré à bonne avancée et repéré en difficulté par les heures
Une petite structure livre un outil sur mesure à un client, sur un forfait de deux cent cinquante heures et une échéance ferme fin juin. À la mi-mai, le point d’avancement mensuel se déroule normalement. Le développeur annonce le socle terminé et l’intégration bien avancée, autour de soixante-dix pour cent. Personne n’a de raison de douter : le ton est confiant, aucune difficulté n’a été remontée, et les tâches terminées le sont effectivement.
La personne qui pilote fait par ailleurs le rapprochement des heures, non pas parce qu’elle se méfie, mais parce que c’est son geste de quinzaine. Elle constate que deux cent dix heures ont été pointées sur un forfait de deux cent cinquante. Le projet aurait consommé quatre-vingt-quatre pour cent de son enveloppe alors qu’il est déclaré à soixante-dix pour cent d’avancement.
L’écart entre ces deux nombres est le vrai signal. Il ne dit pas qui a raison, il dit qu’il faut regarder de plus près. En descendant au niveau des tâches, l’explication apparaît : l’intégration avec l’outil comptable du client, estimée à trente heures, en a consommé soixante-cinq et n’est pas finie. Le développeur n’a rien caché, il a simplement traité cette difficulté comme un aléa technique parmi d’autres, sans réaliser qu’elle mangeait à elle seule le quart du forfait.
La suite se joue en une conversation. Il reste quarante heures d’enveloppe, la recette et les corrections n’ont pas commencé, et elles étaient estimées à vingt-cinq heures. L’arithmétique ne tient pas. Trois options se présentent : réduire le périmètre en reportant une fonctionnalité secondaire, demander un avenant au client, ou absorber le dépassement. La décision revient au dirigeant, mais elle se prend mi-mai, avec six semaines devant soi, plutôt que fin juin devant le fait accompli.
Ce qui a permis cette bifurcation n’est ni une alerte automatique ni un outil sophistiqué. C’est un rapprochement entre deux nombres qui existaient déjà : une estimation posée au devis et des heures pointées pour la facturation. Aucun des deux n’avait été produit pour le suivi. C’est exactement ce qui les rend fiables. Consigner ce constat et la décision qui en découle constitue d’ailleurs la matière la plus utile d’un rapport d’activité, bien plus qu’une liste de tâches accomplies.
Suivre un projet au forfait et suivre un projet en régie : ce qui change
La nature de l’engagement commercial change complètement ce qu’il faut surveiller, et c’est une distinction rarement faite.
Sur un projet au forfait, le prix est fixé d’avance. Chaque heure dépassée sort directement de la marge. La donnée critique est donc la consommation d’heures par rapport à l’enveloppe, et le signal d’alerte est le rapprochement décrit plus haut. Le client, lui, se moque du nombre d’heures : il attend la livraison à la date convenue. Le suivi a donc deux dimensions distinctes, l’une interne sur la marge, l’autre externe sur la date, et les deux peuvent diverger. Un projet peut être parfaitement à l’heure et catastrophique en marge.
Sur un projet en régie, les heures sont facturées au fil de l’eau. Le dépassement d’enveloppe n’existe pas au sens du forfait, puisque chaque heure est payée. Le risque se déplace : il porte sur la satisfaction du client, qui voit sa facture grossir, et sur la crédibilité de l’estimation initiale. La donnée critique n’est plus la marge mais l’écart entre ce qui avait été annoncé et ce qui est facturé, parce que c’est cet écart qui déclenche les conversations difficiles.
| Point de comparaison | Projet au forfait | Projet en régie |
|---|---|---|
| Donnée critique | Heures consommées contre enveloppe vendue | Heures facturées contre heures annoncées |
| Qui supporte le dépassement | Le prestataire, sur sa marge | Le client, sur sa facture |
| Signal d’alerte principal | Consommation supérieure à l’avancement réel | Écart croissant avec l’estimation communiquée |
| Moment où l’on doit parler au client | Quand le périmètre doit bouger | Dès que la trajectoire dépasse l’annonce |
Dans les deux cas, la même donnée sert, les heures pointées. Ce qui change est la comparaison qu’on lui applique et le moment où l’on décroche son téléphone.
Les erreurs qui reviennent et comment chacune se corrige
Les difficultés de suivi se ramènent à un petit nombre de causes, et aucune ne demande de changer d’outil.
| Erreur | Signal visible | Cause probable |
|---|---|---|
| Suivre uniquement en réunion | On découvre l’état du projet en préparant le point | Le suivi a été confondu avec le reporting |
| Piloter sur des pourcentages déclarés | Des tâches restent à quatre-vingts pour cent pendant des semaines | La donnée est produite pour le suivi, donc arrangeable sans mentir |
| Regarder trop tard | Les écarts sont constatés après l’échéance | Cadence mensuelle, la fenêtre d’action est déjà fermée |
| Tout faire remonter au dirigeant | Le suivi saute des semaines entières | Le geste hebdomadaire repose sur l’agenda le plus interrompu |
| Ne pas pointer les heures | Aucune donnée fiable, seulement des déclarations | Le pointage est vu comme un contrôle plutôt que comme un instrument |
| Corriger soi-même les avancements | L’équipe cesse de mettre à jour ses tâches | Le suivi est devenu l’opinion d’une personne contre celle des autres |
Une septième erreur mérite d’être isolée, parce qu’elle ne se voit dans aucune donnée : suivre un projet dont personne n’a écrit ce qu’il devait produire. Sans critère de fin explicite, il est impossible de dire si l’on est à mi-parcours, puisque le parcours lui-même n’a pas de terme défini. Ce travail se fait au cadrage, et aucun suivi, si régulier soit-il, ne le rattrapera ensuite.
Le suivi de projet dans Djaboo
Djaboo est un logiciel de gestion tout-en-un pour TPE et PME. Un projet y porte une date de début, une échéance, un statut parmi cinq états et un nombre d’heures estimées. Chaque tâche porte une date de début, une date d’échéance, un statut parmi cinq étapes et un niveau de priorité parmi quatre niveaux, et peut être rattachée à un jalon. Le temps passé se pointe sur une tâche ou sur un projet, avec une heure de début et une heure de fin, ce qui donne une durée réelle. Le projet dispose également d’une vue Gantt.
Trois limites doivent être dites sans détour. Djaboo ne compare aucunement tout seul les heures pointées aux heures estimées : cette comparaison, qui est le coeur de ce que décrit cet article, reste à faire par la personne qui pilote. Il n’existe aucun lien de dépendance entre les tâches, donc aucun retard ne se propage automatiquement aux tâches suivantes. Et aucune alerte automatique n’est envoyée quand un écart se creuse, le seul rappel possible étant celui qui précède l’échéance d’une tâche.
Ces limites posées, deux gestes hebdomadaires restent entièrement praticables. Le premier consiste à relever les heures pointées par projet et à les rapprocher des heures estimées saisies au démarrage : les deux nombres existent, il suffit de les mettre côte à côte, et l’écart se lit immédiatement. Le second consiste à filtrer les tâches dont la date de début est passée sans qu’elles aient démarré, puis celles dont l’échéance approche alors que leur statut n’a pas avancé.
Aucun de ces deux gestes ne demande de saisie supplémentaire à l’équipe, et c’est ce qui les rend tenables dans la durée. Ils s’appuient sur des données produites pour travailler et pour facturer, pas pour rendre compte. Le rôle de l’outil s’arrête là où commence celui de la personne qui pilote : il conserve les faits, elle décide de ce qu’ils veulent dire.
Le suivi de projet est ce qui se passe entre les réunions, pas pendant. Un projet regardé uniquement lors des points d’avancement n’est pas suivi : il est raconté après coup, et le compte rendu finit par remplacer la mesure. Le seul rythme qui protège est celui d’un geste court et répété, fait seul, sans préparation et sans public.
Et un pourcentage déclaré ne vaudra jamais une comparaison entre des heures estimées et des heures réellement pointées. Le premier est une opinion produite pour être communiquée, les seconds sont des faits produits pour travailler. Quand les deux se contredisent, ce ne sont pas les faits qui se trompent, et l’écart entre eux est précisément l’information qu’il fallait aller chercher.













