Vous traversez une période creuse et vous ne voulez pas mettre vos salariés au chômage partiel ? Une entreprise partenaire cherche une compétence que vous possédez en interne ? Le prêt de main-d’œuvre entre entreprises est une solution parfaitement légale, souple et souvent méconnue des dirigeants de TPE et PME. Encore faut-il en maîtriser les règles, car le moindre écart peut exposer votre entreprise à des sanctions pénales sévères. Voici tout ce que vous devez savoir pour utiliser ce dispositif en toute sécurité.
Le prêt de main-d’œuvre : définition et principe
Le prêt de main-d’œuvre est une opération par laquelle une entreprise, appelée entreprise prêteuse, met temporairement un ou plusieurs de ses salariés à la disposition d’une autre entreprise, appelée entreprise utilisatrice. Pendant toute la durée de la mise à disposition, le salarié exécute ses missions sous l’autorité de l’entreprise utilisatrice, mais son contrat de travail avec l’entreprise prêteuse reste pleinement en vigueur : il n’est ni rompu, ni suspendu.
Ce mécanisme repose sur une logique de solidarité et de partage de compétences entre entreprises. Il permet à l’une de traverser une baisse d’activité sans licencier, et à l’autre d’accéder à une expertise dont elle a ponctuellement besoin, sans recruter. C’est une relation gagnant-gagnant, à condition de respecter un cadre légal strict défini aux articles L. 8241-1 à L. 8241-3 du Code du travail.
Quelle différence avec l’intérim ?
L’intérim est une forme de mise à disposition de personnel à but lucratif, réservée aux entreprises de travail temporaire (ETT) titulaires d’un agrément. L’agence d’intérim facture une prestation commerciale incluant une marge bénéficiaire. Le prêt de main-d’œuvre entre entreprises ordinaires, lui, est obligatoirement à but non lucratif : aucune marge ne peut être dégagée sur l’opération.
Quelle différence avec le portage salarial ?
Le portage salarial implique une relation tripartite différente : le salarié porté est autonome dans la réalisation de ses prestations, il conserve son lien de subordination avec la société de portage et non avec l’entreprise cliente. Le prêt de main-d’œuvre, lui, transfère l’autorité opérationnelle à l’entreprise utilisatrice, tout en maintenant le lien contractuel avec l’employeur d’origine.
Quelle différence avec la sous-traitance ?
La sous-traitance implique qu’une entreprise s’engage sur un résultat et dirige elle-même ses salariés pour l’atteindre. Le prêt de main-d’œuvre, au contraire, a pour objet exclusif la mise à disposition de personnel : c’est l’entreprise utilisatrice qui donne les instructions au quotidien.
La règle d’or : le but non lucratif
C’est le principe central de tout le dispositif, posé par l’article L. 8241-1 du Code du travail : toute opération à but lucratif ayant pour objet exclusif le prêt de main-d’œuvre est interdite.
Ce que signifie concrètement le but non lucratif
L’entreprise prêteuse ne peut facturer à l’entreprise utilisatrice que trois éléments, selon le ministère du Travail :
Aucun frais de gestion, aucune commission, aucune marge ne peut s’ajouter à ces trois postes. La facturation doit être réalisée à l’euro près, ni plus ni moins. Le principe de non-lucrativité implique également que la facturation ne peut pas être inférieure au coût réel supporté par l’entreprise prêteuse : sous-facturer revient à consentir un avantage à l’entreprise utilisatrice, ce qui constitue également un profit indirect.
Exemple chiffré : un salarié perçoit un salaire brut mensuel de 2 800 €. Les charges patronales s’élèvent à 42 % du brut, soit 1 176 €. Des frais de déplacement de 150 € sont remboursés. La facture mensuelle licite est donc de 2 800 + 1 176 + 150 = 4 126 €. Facturer au-delà de cette somme ferait basculer l’opération dans le prêt lucratif illicite.
Les risques du prêt lucratif illicite et du délit de marchandage
Deux infractions distinctes peuvent être caractérisées en cas de non-respect de ces règles.
Le prêt illicite de main-d’œuvre est constitué dès lors que l’opération a un but lucratif et a pour objet exclusif la fourniture de main-d’œuvre. Selon le ministère du Travail, il est notamment illicite lorsque l’entreprise prêteuse facture davantage que les coûts réels (profit pour le prêteur) ou lorsqu’elle facture moins (profit pour l’utilisateur).
Le délit de marchandage, défini à l’article L. 8231-1 du Code du travail, est caractérisé lorsque le prêt de main-d’œuvre à but lucratif cause un préjudice au salarié concerné (rémunération inférieure, perte d’avantages) ou constitue une fraude aux dispositions légales ou conventionnelles.
Les sanctions sont lourdes : jusqu’à 2 ans d’emprisonnement et 30 000 € d’amende pour les personnes physiques, et 150 000 € d’amende pour les personnes morales (article L. 8243-1 du Code du travail). Ces peines peuvent être portées à 5 ans d’emprisonnement et 75 000 € d’amende si l’infraction est commise à l’égard de plusieurs personnes ou d’une personne vulnérable. Des sanctions complémentaires s’ajoutent : exclusion des marchés publics pendant 5 ans, suppression des aides publiques, interdiction de sous-traiter de la main-d’œuvre pendant 2 à 10 ans.
Les conditions de validité
Pour qu’un prêt de main-d’œuvre soit licite, quatre conditions cumulatives doivent être réunies, telles que définies par l’article L. 8241-2 du Code du travail et précisées sur entreprendre.service-public.fr.
L’accord préalable et explicite du salarié
Le salarié doit donner son accord par écrit, avant le début de la mission. Cet accord prend la forme d’un avenant à son contrat de travail, qui doit mentionner obligatoirement :
Si le salarié refuse la mise à disposition, il ne peut en aucun cas être sanctionné, licencié ou faire l’objet d’une mesure discriminatoire pour ce seul motif. Le refus est un droit absolu.
La convention de mise à disposition
L’entreprise prêteuse et l’entreprise utilisatrice doivent signer une convention de mise à disposition pour chaque salarié prêté. Ce document doit préciser :
Il n’existe pas de formulaire officiel imposé, mais les mentions obligatoires sont fixées par la loi. Une convention mal rédigée ou incomplète peut constituer, en elle-même, un indice du caractère illicite de l’opération.
L’avenant au contrat de travail du salarié
Distinct de la convention interentreprises, l’avenant est le document qui engage personnellement le salarié. Il reprend les éléments essentiels de la convention et matérialise le consentement éclairé du salarié. Sans cet avenant signé, la mise à disposition est juridiquement invalide.
La consultation préalable du CSE
Lorsqu’un Comité Social et Économique (CSE) existe dans l’une ou l’autre des entreprises, il doit être informé et consulté avant la mise en œuvre du prêt de main-d’œuvre.
Cette consultation n’est pas une formalité optionnelle : son absence peut invalider l’ensemble de l’opération.
Les droits du salarié prêté
Le salarié mis à disposition bénéficie d’une protection renforcée tout au long de la période de prêt. Voici ce que garantit le cadre légal.
Le maintien du contrat de travail et de la rémunération
Pendant toute la durée du prêt, le contrat de travail qui lie le salarié à l’entreprise prêteuse n’est ni rompu, ni suspendu. Le salarié continue d’appartenir au personnel de l’entreprise prêteuse. C’est cette dernière qui verse sa rémunération, établit ses bulletins de paie et gère ses congés payés, ses arrêts maladie et ses éventuelles sanctions disciplinaires.
Le maintien des avantages conventionnels
Le salarié prêté conserve le bénéfice de l’ensemble des dispositions conventionnelles applicables dans l’entreprise prêteuse : convention collective, accords d’entreprise, accords de groupe. Il ne perd aucun des avantages liés à son statut d’origine.
Il a par ailleurs accès aux installations et aux moyens de transport collectifs de l’entreprise utilisatrice, au même titre que ses propres salariés.
Les conditions de travail pendant la mise à disposition
L’entreprise utilisatrice est responsable des conditions d’exécution du travail pendant la période de mise à disposition : respect des durées maximales de travail, des temps de repos, des règles d’hygiène et de sécurité propres au poste. Elle doit fournir les équipements de protection individuelle nécessaires et former le salarié aux risques spécifiques de son environnement de travail.
Le retour dans l’entreprise d’origine
À l’issue de la période de prêt, le salarié retrouve son poste de travail d’origine ou un poste équivalent, sans que l’évolution de sa carrière ou de sa rémunération n’en soit affectée. Cela signifie qu’aucune rétrogradation, aucune modification de classification ou de rémunération ne peut être imposée au salarié au motif de sa mise à disposition.
Depuis la loi n° 2024-344 du 15 avril 2024, la durée maximale d’un prêt de main-d’œuvre à but non lucratif est portée à trois ans (contre deux ans auparavant), selon le ministère du Travail.
Comment mettre en place un prêt de main-d’œuvre étape par étape
Voici la démarche à suivre pour organiser un prêt de main-d’œuvre dans les règles.
Étape 1 : Identifier le besoin et le salarié volontaire
Avant toute démarche formelle, assurez-vous que le salarié envisagé est volontaire. Présentez-lui le projet, les missions qui lui seront confiées, la durée envisagée et les conditions de travail chez l’entreprise utilisatrice. Ne passez à l’étape suivante que si son accord est acquis.
Étape 2 : Vérifier la légitimité de l’opération
Posez-vous les bonnes questions : l’opération est-elle réellement temporaire ? L’entreprise utilisatrice a-t-elle un besoin que ses propres salariés ne peuvent pas satisfaire ? La facturation sera-t-elle strictement limitée aux coûts réels ? Si la réponse à l’une de ces questions est négative, l’opération risque de basculer dans l’illicite.
Étape 3 : Consulter les CSE concernés
Si votre entreprise ou l’entreprise utilisatrice dispose d’un CSE, organisez la consultation avant le début de la mission. Documentez cette consultation (ordre du jour, procès-verbal) pour pouvoir en justifier en cas de contrôle.
Étape 4 : Rédiger la convention de mise à disposition
Rédigez la convention interentreprises en veillant à inclure toutes les mentions obligatoires : identité et qualification du salarié, durée, lieu de travail, horaires, caractéristiques du poste, et mode de calcul détaillé de la facturation. Faites-la signer par les représentants légaux des deux entreprises avant le premier jour de mission.
Étape 5 : Faire signer l’avenant au contrat de travail
Remettez l’avenant au salarié avec un délai de réflexion raisonnable. Ne le faites pas signer le jour même du départ en mission. L’avenant doit reprendre les éléments essentiels de la convention et préciser la durée de la mise à disposition.
Étape 6 : Mettre en place un suivi de mission
Ne signez pas la convention et ne tournez pas la page. Organisez des points réguliers avec le salarié pour vous assurer que ses conditions de travail sont conformes à ce qui a été prévu. Conservez les justificatifs de frais et les bulletins de paie correspondant à chaque période facturée.
Étape 7 : Organiser le retour
Anticipez la fin de la mission. Préparez le retour du salarié à son poste d’origine et assurez-vous que sa situation (rémunération, classification, perspectives d’évolution) n’a pas été affectée par la période de prêt.
Les cas d’usage typiques pour une TPE/PME
Le prêt de main-d’œuvre répond à des situations concrètes que de nombreux dirigeants de petites et moyennes entreprises rencontrent régulièrement.
Faire face à une baisse d’activité sans licencier
C’est l’usage le plus classique. Votre carnet de commandes se vide temporairement, mais vous ne souhaitez pas vous séparer de collaborateurs que vous avez formés et fidélisés. Plutôt que de recourir au chômage partiel, vous pouvez prêter ces salariés à une entreprise partenaire qui, elle, connaît un surcroît d’activité. Votre salarié perçoit l’intégralité de son salaire, vous récupérez les coûts, et vous évitez la perte de compétences.
Partager une compétence rare
Vous avez en interne un expert (un technicien de maintenance spécialisé, un développeur, un comptable expérimenté) dont une entreprise partenaire a ponctuellement besoin. Plutôt que de laisser cette compétence sous-utilisée, vous la mettez à disposition pour quelques semaines ou quelques mois. L’entreprise utilisatrice bénéficie d’une expertise qu’elle ne pourrait pas s’offrir à temps plein, et votre salarié développe son expérience dans un nouvel environnement.
Coopération inter-entreprises dans un même bassin économique
Des entreprises d’un même territoire, d’une même filière ou d’un même réseau peuvent organiser des prêts croisés de personnel selon leurs besoins saisonniers ou conjoncturels respectifs. Cette forme de coopération renforce les liens entre acteurs économiques locaux et permet une gestion plus fluide des ressources humaines sans passer par des intermédiaires.
Éviter un licenciement économique
Lorsqu’une restructuration se profile, le prêt de main-d’œuvre peut constituer une alternative au licenciement économique, en permettant à des salariés dont le poste est menacé de travailler temporairement dans une autre structure, le temps que la situation se stabilise.
Les responsabilités de chaque entreprise
Le prêt de main-d’œuvre crée une relation triangulaire entre l’entreprise prêteuse, l’entreprise utilisatrice et le salarié. Chaque partie assume des responsabilités précises, et il est essentiel de ne pas les confondre.
Les responsabilités de l’entreprise prêteuse
L’entreprise prêteuse reste l’employeur pendant toute la durée de la mise à disposition. À ce titre, elle assume :
Les responsabilités de l’entreprise utilisatrice
L’entreprise utilisatrice exerce l’autorité hiérarchique opérationnelle sur le salarié mis à disposition. Elle est responsable :
La Cour de cassation a confirmé, dans l’arrêt du 18 février 2026 précité, que les deux entreprises sont tenues d’une obligation de sécurité en parallèle : ce n’est pas l’une ou l’autre, c’est les deux, chacune au regard des obligations que la loi met à sa charge.
Avantages, limites et alternatives
Les avantages du prêt de main-d’œuvre
Le prêt de main-d’œuvre présente plusieurs atouts pour une TPE ou PME :
Les limites à connaître
Le dispositif comporte aussi des contraintes réelles :
Les alternatives à envisager
Selon votre situation, d’autres dispositifs peuvent répondre à vos besoins :
Le groupement d’employeurs (GE) est une structure associative ou coopérative qui recrute des salariés pour les mettre à disposition de ses entreprises membres, en CDI ou CDD. Contrairement au prêt de main-d’œuvre classique, le groupement est l’employeur unique et direct du salarié. Cette formule est particulièrement adaptée aux PME qui souhaitent accéder à des compétences spécialisées à temps partiel de manière durable, sans avoir à gérer elles-mêmes le recrutement et l’administration. Comme le précise France Travail, le groupement d’employeurs permet d’employer selon vos attentes pour des périodes très courtes, sans durée minimale ou maximale imposée.
L’intérim reste la solution la plus réactive pour répondre à un besoin ponctuel et urgent. Le coefficient appliqué par les agences de travail temporaire varie généralement entre 1,8 et 2,5 selon les qualifications et le secteur, ce qui en fait une option plus coûteuse que le prêt de main-d’œuvre, mais sans contrainte de formalisme interne.
La sous-traitance est pertinente lorsque vous avez besoin d’un résultat défini et non d’une mise à disposition de personnel. Le prestataire garde la direction de ses salariés et s’engage sur la livraison d’une prestation. Cette formule évite toute ambiguïté sur le lien de subordination, mais elle suppose que l’entreprise prestataire dispose réellement des compétences nécessaires et d’une autonomie d’organisation.
Djaboo : gérer vos ressources humaines et vos projets en un seul endroit
Mettre en place un prêt de main-d’œuvre implique de coordonner plusieurs éléments simultanément : suivi des conventions, gestion des plannings, facturation au coût réel, communication avec les équipes. Pour les dirigeants de TPE et PME, cette charge administrative peut rapidement devenir un frein.
Djaboo est un outil CRM conçu spécifiquement pour les petites et moyennes entreprises, qui centralise la gestion de vos projets, de vos équipes et de vos relations clients en un seul endroit. Grâce à une interface accessible sans compétences techniques particulières, vous pouvez suivre vos collaborateurs, gérer vos processus de facturation et piloter vos activités avec fluidité, que votre équipe soit sur site ou en mission chez un partenaire.
FAQ
Un salarié peut-il refuser une mise à disposition dans le cadre d’un prêt de main-d’œuvre ?
Oui, absolument. Conformément à l’article L. 8241-2 du Code du travail, l’accord du salarié est une condition indispensable à la validité du prêt de main-d’œuvre. Un refus ne constitue ni une faute, ni un motif de licenciement, ni un motif de sanction ou de mesure discriminatoire. L’employeur doit trouver un volontaire ou renoncer à la mise à disposition.
Peut-on réaliser un prêt de main-d’œuvre entre deux sociétés d’un même groupe ?
Oui, mais les mêmes règles s’appliquent. Il n’existe pas de régime dérogatoire automatique pour les opérations intragroupe. La convention de mise à disposition, l’avenant au contrat de travail, la consultation des CSE et la facturation au coût réel sont obligatoires, même entre filiales d’un même groupe. Facturer avec une marge, même symbolique, constitue un prêt illicite.
Quelle est la durée maximale d’un prêt de main-d’œuvre à but non lucratif ?
Depuis la loi n° 2024-344 du 15 avril 2024, la durée maximale est de trois ans. Cette limite s’applique quelle que soit la durée initiale prévue et le nombre de renouvellements éventuels. Au-delà, l’opération perd son caractère temporaire et devient illégale.
Que risque concrètement une entreprise en cas de prêt de main-d’œuvre illicite ?
Les sanctions sont à la fois pénales et administratives. Sur le plan pénal, les personnes physiques (dirigeants) encourent jusqu’à 2 ans d’emprisonnement et 30 000 € d’amende ; les personnes morales, jusqu’à 150 000 € d’amende (article L. 8243-1 du Code du travail). Sur le plan administratif, l’entreprise peut être exclue des marchés publics pendant 5 ans, se voir supprimer ses aides publiques et être condamnée à rembourser les aides déjà perçues. La convention de mise à disposition peut également être annulée, ouvrant droit à des dommages-intérêts pour le salarié concerné.













